Par Maeva Morin
J’ai longtemps cru qu’être une bonne praticienne en massage rebozo consistait à être une bonne technicienne : maîtriser mon outil, avoir des gestes sûrs, etc. L’approche du Slow Rebozo® a été révolutionnaire en cela qu’elle m’a apprise à me faire confiance et à me mettre à l’écoute de mes ressentis et de la personne dont je prends soin.
Mon cheminement personnel et mon goût pour les sciences sociales m’ont amenée à interroger ma pratique du point de vue de la technique mais aussi, et surtout, du point de vue de la relation à l’autre depuis ma posture professionnelle. Car si la technique est essentielle pour maîtriser notre outil et nous sentir confortable avec, nous recevons l’autre avant tout avec qui l’on est : notre capacité d’écoute, notre sollicitude, notre qualité d’être. Je me suis donc tournée vers l’éthique du Care pour comprendre ce que « prendre soin » veut dire.
Qu’est-ce que le care ?
Le care est une notion anglosaxonne qui définit « la capacité à prendre soin d’autrui ». Agata Zielinski dans son article L’éthique du Care. Une nouvelle façon de prendre soin, écrit que « Chacun peut s’interroger sur le rôle et la place de la sollicitude et du soin dans la société, et d’abord dans sa vie : sollicitude que j’offre, celle dont je bénéficie, soins apportés, soins reçus. (…) La visée du care est de favoriser les relations. »
Son application au Slow rebozo®
Anne Belargent met justement la relation entre le bénéficiaire et la praticienne au cœur de la méthode qu’elle a formalisée. Pour elle, le Slow Rebozo® se déroule dans le cadre « d’une grande écoute et d’une grande disponibilité de la praticienne. Il n’y a pas de protocole. Le soin est adapté en fonction de vos besoins. Tous les corps, toutes les histoires sont les bienvenues. »
En tant que praticienne, nous sommes donc invitées à cultiver cette disponibilité à l’autre pour lui offrir un soin qualitatif au sens où il sera donné dans la justesse car singulier. Les sciences sociales ont débattu sur cette capacité à se rendre disponible : est-elle innée, se cultive-t-elle, s’apprend t-elle ? Joan Troton, politologue américaine, définit quatre aspects du care qui me semblent éclairants sur ce sujet :
- « Se soucier de » (caring about) : état des lieux et identification du besoin.
- « Prendre en charge » (taking care of) : qui définit l’action qui est mise en place pour répondre au besoin.
- « Prendre soin » (care giving) : qui désigne la rencontre directe d’autrui à travers son besoin, c’est la dimension relationnelle du soin. La chercheuse précise que ce n’est pas une activité improvisée : « il ne suffit pas d’entrer en relation avec autrui, cela implique une posture professionnelle ». C’est là où un cursus de formation et des espaces d’analyse des pratiques prend tout son sens.
- « Recevoir le soin » (care receiveing) : la dernière étape est dédiée à l’évaluation du soin, si celui a produit un résultat, ou des effets.
Joan Troton évoque enfin des qualités nécessaires : l’attention, l’empathie, installer une forme de passivité pour se rendre disponible à l’autre, tout en portant une responsabilité puisque nous sommes engagé.es envers l’autre. Il nomme également la compétence professionnelle qui s’acquière dans un cadre (formation, supervision, etc.) et aussi dans la pratique.
Ce que cette recherche en sciences sociales m’apporte est une plus grande justesse dans ma manière de recevoir l’autre : interroger ma pratique professionnelle me permet de mettre une juste distance avec ma cliente, de poser un cadre sécure pour elle comme pour moi, et au sein de ce cadre de pouvoir offrir une écoute et des gestes empathiques permettant à l’autre d’accéder à sa propre vulnérabilité.
Concrètement dans ma pratique :
- Lorsque je reçois une personne le jour de son soin Slow Rebozo®, nous avons eu une conversation téléphonique au préalable afin de connaître son besoin et m’assurer qu’elle situe le massage qu’elle va recevoir. Cela peut sembler une évidence, mais ce n’est pas toujours le cas : elle peut avoir une vague idée, le soin peut être un massage qui lui a été offert, etc. Durant cette conversation, je lui explique donc que c’est un massage au tissu qui se pratique habillé, dans une tenue confortable, j’indique la durée et je précise que si cela est possible, elle prévoit du temps de repos et d’intégration après.
- Le jour du soin Slow Rebozo®: un temps d’échange a lieu avant le massage. Je lui demande comment elle se sent aujourd’hui, si elle a un besoin particulier. Je renomme ce qu’elle m’a dit lors de notre entretien téléphonique tout en lui précisant que son intention peut avoir changé. Je l’écoute, en pleine ouverture à ce qu’elle souhaite déposer. Je m’autorise parfois quelques questions si je sens que cela est nécessaire, tout en veillant à être ni intrusive, ni servir ma propre curiosité.
- Rappel du cadre du massage: je lui montre les tissus, lui explique l’origine mexicaine des châles, elle peut les toucher. Je lui explique qu’il y a un tissu sous chacune des parties du corps. Et je lui demande si il y a une/des partie.s du corps qu’elle ne souhaite pas que je touche (outre les parties intimes). J’amène l’idée que c’est une co-construction : « merci de m’indiquer si je masse trop intensément, ou si quelque chose vous gêne. Durant le serrage, je vous demanderai de m’indiquer si l’intensité vous convient. » J’ajoute : « c’est un soin pour vous, donc sentez vous libre de nommer vos besoins. » Cela est très important pour moi car souvent, nos clientes n’osent pas nous signaler un inconfort. Verbaliser la notion de consentement et de co-construction est un rappel qu’elles sont autorisées et invitées à nommer leurs besoins.
- Durant le massage, je suis attentive aux réactions physiques de la personne, à la manière dont elle se relâche ou à l’inverse les parties du corps qui peinent à se détendre. Je ne force pas les zones du corps en résistance car je ne suis pas professionnelle de santé et je ne connais pas l’historique de ce corps. Ne pas hésiter à replacer son tissu même une fois la personne installée : s’ajuster et le nommer c’est se poser à la même place que la personne que l’on masse sans exercer d’autorité sur elle.
- Vigilance sur une pratique inclusive: Je m’applique à faire sentir à l’autre qu’il est bienvenu, avec respect et bienveillance, qu’il peut déposer ce qu’il a à déposer, que c’est un espace de confiance. Cela peut sembler une évidence, mais notre société actuelle génère de nombreuses inégalités et exclusions, nous ne connaissons pas l’historique des personnes que nous recevons. Humilité, discrétion et mise à l’écoute me semblent une bonne base.
- Vigilance sur le timing: J’essaye de prévoir un temps avant le soin Slow Rebozo®, mais aussi après pour échanger avec elle : vérifier que la personne repart en étant bien, sereine. Si je la sens bousculée, j’insiste sur le fait que l’on reste joignable pour échanger si besoin. Selon le temps que j’ai, je m’autorise à laisser le temps de la séance déborder un peu mais je garde en tête que le cadre est sécurisant pour moi comme pour ma cliente : le soin a un temps donné, je ne suis pas psychothérapeute et si la personne a besoin de se déposer davantage en mots, je peux lui suggérer d’envisager un suivi avec une personne qualifiée en la matière.
Cette posture professionnelle s’est affinée avec le temps, au grès de ma formation mais aussi de mes clientes. C’est parce que j’ai senti que ma manière de faire devait être plus habitée que j’ai cherché à être plus présente, plus à l’écoute. Il me semble que notre présence pleine et entière est le meilleur de ce que nous avons à offrir, comme le dit Anne « le tissu accueille », et nous aussi. Enfin j’aimerais nommer que si nos clientes se font souvent un cadeau en s’offrant un massage, elles nous font le cadeau de leur confiance. A l’issus d’un soin Slow Rebozo®, je suis toujours agréablement surprise de constater à quel point j’ai reçu aussi, et à quel point je suis nourrie.
Maeva Morin
Praticienne certifiée en massage soin Slow Rebozo®, doula et professeure de yoga
Ressources pour approfondir le sujet :
Bibliographie
- Carol Gilligan, Une voix différente : pour une éthique du care, France, Broché, 2008
- Carol Gilligan, Une voix humaine, France, Climats, 2024
- Joan C. Tronto*, Un monde vulnérable. Pour une politique du care*, France, Broché, 2009
- Aurélie Damamme, Pascale Molinier et Patricia Paperman, Vers une société du care : une politique de l’attention, Paris, Le cavalier bleu, 2019
- Sandra Laugier, Pascale Molinier, Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care ? souci des autres, sensibilité, responsabilité, France, PAYOT Petite Bibliotheque Payot 5 Mai 2021
- Corine Pelluchon, Ethique de la considération, France, Seuil, 2018
Podcasts
- Folie douce – podcast dédié à la santé mentale : https://www.radio.fr/podcast/folie-douce > Episode 22 avec Carol Gilligan (approche féministe)
- Loin des yeux loin du care – podcast parlant d’économie et de care : https://open.spotify.com/show/5zzUFxHCRO1XBZooZ0NAJK
- Radio France – La société du care, prendre soin d’autrui : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-lundi-17-avril-2023-7878536
- France culture – L’éthique du care, un projet de société qui résonne avec l’époque : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-vie-mode-d-emploi/l-ethique-du-care-un-projet-de-societe-qui-resonne-avec-l-epoque-1547435
- La Poudre : Le care avec Sandra Laugier et Najat Vallaud-Belkacem : https://open.spotify.com/episode/0B7O2Y5DrLNQMjjAOrQrPj

